Tous les soirs ou presque, je suis avec grand intérêt les déclarations de nos douze candidats à la présidence de notre République. Comme tout le monde, je trouve que certaines déclarations sont trop manichéennes, voire carrément binaires, et de ce fait un peu tristement prévisibles.
Mais par contre, je ne finis pas de m'étonner lorsque j'entends les candidats exposer leurs solutions pour lutter contre la chute libre de notre pouvoir d'achat. Par exemple, il faudrait faire des heures supplémentaires pour gagner davantage, et donc pouvoir consommer plus. Il faudrait même travailler jusqu'à un âge fort avancé. Quid des personnes privées d'emploi ? Ou alors, ajouter deux-cents euros à la plupart des salaires et traitements. Oui, mais si les prix augmentent en proportion, qu'y aurons-nous gagné ? Je passe sur les autres propositions, je ne suis pas économiste pour pouvoir toutes les disséquer.
Ce qui me surprend, c'est qu'aucun candidat n'aborde ce qui me semble le problème de fond de la morosité économique actuelle, à savoir la pénibilité du travail. Eh oui, la violence psychologique au travail n'existe pas que dans les ouvrages qui traitent (très bien) du sujet, il ne s'agit pas d'une guerre à l'autre bout du monde qui nous inspire de la compassion mais ne nous concerne pas vraiment. C'est une réalité que nous sommes de plus en plus nombreux à vivre au quotidien. Brimades. Déclassements. Regards contempteurs. Sous-rénumération. Discriminations flagrantes. Nous y sommes tellement habitués que nous finissons par ne même pus y faire attention, bref, par considérer que le harcèlement, si on l'appelle ainsi, est tout simplement le nouveau mode de management.
Seulement voilà, lorsque nous arpentons supermarchés ou marchés en tous genres, nous ne craquons plus aussi facilement devant tel CD, ou tel petit haut qui nous irait si bien même si on en possède déjà un de la même couleur. Lorsqu'un achat n'est pas absolument indispensable, nous nous demandons quelle quantité de plaisir il va nous apporter. Et si nous n'avons pas véritablement le coup de foudre devant l'objet placé en tête de gondole et censé nous tenter, bref si nous hésitons encore, nous regardons le prix... et nous faisons quoi, dans notre petite tête ? Nous convertissons le prix en minutes ou en heures passées sur notre lieu de travail, eh oui ! Et bien souvent, nous trouvons que le jeu n'en vaut pas la chandelle et nous renonçons à l'achat.
C'est une réalité, le consommateur craque de moins en moins souvent, parce que l'argent est devenu vraiment trop pénible à gagner.
Certes, comme je disais, je suis quasiment profane en économie. Cependant, j'ai l'audace de supposer que si la violence au travail était vraiment durement pénalisée, si les dossiers de harcèlement étaient moins difficiles à monter, si nos gros bonnets ne se servaient pas de la sous-rénumération comme outil pour dévaloriser le salarié (je ne crois pas que ceux qui gagnent des dizaines de milliers d'euros soient en mesure de les consommer ; s'ils ne répartissent pas plus équitablement les richesses, ce n'est pas parce que cela les priverait d'argent, mais parce qu'ils souhaitent maintenir leurs subalternes dans un état de dévalorisation et d'insécurité)... eh bien si l'argent était moins pénible à obtenir, nous le dépenserions sans état d'âme. N'avez-vous jamais remarqué que ceux qui ont la chance de ne pas avoir besoin de gagner leur vie consomment plus que les salariés ?
Aussi, j'aimerais bien que nos candidats proposent de moraliser le milieu de l'entreprise (et de l'administration aussi d'ailleurs, elle en a bien besoin) ; notre chère assurance-maladie en sortirait grandement gagnante si elle était soulagée de pourvoir aux remboursements de médicaments et d'arrêt de travail prescrits pour des maux psychosomatiques liés au stress au travail.
Et tant qu'à faire progresser la qualité de vie au travail, je serais ravie que les candidats proposent des mesures en vue de rendre le télétravail possible au maximum de salariés. Les salariés seraient enchantés de ne pas être privés de la présence de ceux qu'ils aiment (notamment leurs enfants) quand ils travaillent, et de ne plus devoir faire une coupe franche dans leur budget en travaillant à temps partiel pour se libérer le mercredi. Et que de déplacements épargnés, de pollution et de risques routiers évités !
Eh oui, si travail signifiait simplement activité et non pénibilité et séparation d'avec ses enfants, nous craquerions à nouveau pour des biens de consommation auxquels nous avons fini par renoncer, donc (oui, oui, je sais, là je fais un raccourci) les commerces tourneraient mieux, pourraient embaucher davantage, idem pour la production de biens, les salariés pourraient être mieux rénumérés, et donc consommer encore davantage... et voilà que nous entrerions dans un cercle vertueux.
Enfin, il serait bien que les candidats pensent à l'éventualité de donner au poste de travail le statut de bien meuble. Ainsi, délocaliser une entreprise reviendrait à commettre un cambriolage et cacher le butin à l'étranger, ce qui pourrait simplifier la pénalisation d'une telle action.
Merci d'avoir lu toutes ces idées jusqu'au bout. Hélas, je pense que si elles étaient bonnes, les candidats y auraient déjà pensé...
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