Eh oui, vous allez me prendre pour une fainéante finie et c'est tant pis, mais il s'agit de ce que j'ai retenu en premier de l'intervention de M. Sarkozy d'hier.
Sur le fond, je trouve qu'il a raison en ce qui concerne les salariés qui accumulent les RTT et ne peuvent pas les prendre : il vaut mieux les monnayer et en profiter tout de suite plutôt que les capitaliser sur un compte-épargne-temps sans même savoir si on vivra assez longtemps pour en bénéficier un jour.
Mais tout de même, quand on y pense, quel constat d'échec ! En toute logique, à l'origine, si on avait une équipe de 10 personnes qui travaillaient 39 h, on obtenait, hebdomadairement, 390 h de travail. Avec les 35 h, on n'en avait plus que 350, et on serait à peu près retombé sur le compte exact en embauchant une onzième personne, qui aurait porté le total des heures de l'équipe à 385 h. Or, ce partage du travail ne s'est pas fait.
Je sais bien, ce n'est pas toujours si simple. Il y a des équipes de gens de même qualification toutes petites, qu'il aurait donc fallu compléter d'un demi-poste, et il y a des fonctions qui ne se prêtent pas bien au temps partiel. Cependant, j'ai l'impression amère que tout n'a pas été fait pour chercher – et trouver – les solutions adéquates. Peut-être faudrait-il admettre que même des postes de gestion et de direction peuvent être partagés, si tout le monde est sous le sceau du secret professionnel de la même façon.
Prenons un exemple : de nombreux enseignants travaillent à mi-temps. Si on admet l'idée qu'une classe peut être menée par deux personnes, à plus forte raison, c'est le cas pour une équipe de production, une entreprise, composée d'adultes qui ont bien moins d'attentes par rapport à leur leader que des enfants qui apprennent à lire. Peut-être faudrait-il arrêter de penser « le, la PDG de l'entreprise Bidule » et commencer à dire « les PDG ». Il est bien connu que les gens qui occupent de tels postes ne peuvent pas compter leurs heures, et que leur rémunération peut largement être partagée entre plusieurs personnes sans qu'ils se retrouvent au SAMU social.
Oui, je crois que nous n'avons pas exploré toutes les pistes qui permettraient le partage du travail. Que, dans l'immédiat, on permette à ceux qui ont des RTT en trop d'en profiter pécuniairement, cela paraît équitable. Mais remettre en question l'essence même des 35 h, permettez-moi de penser que c'est fort dommage. Je pense que la première démarche à faire, ce serait de vérifier les répartitions de postes de travail au peigne fin, et de prévoir de très lourdes sanctions financières pour les entreprises qui, techniquement, peuvent embaucher davantage mais ne le font pas, et je pense à des sanctions réellement dissuasives, qui ne laissent pas le choix. Des sanctions qui ne permettraient pas de faire de sordides calculs du genre « Est-ce qu'il vaut mieux embaucher davantage et sortir le personnel d'une situation de surcharge de travail ou payer l'amende ? ». Pour les entreprises où des problèmes se posent du fait de fonctions difficiles à partager entre plusieurs personnes, on devrait leur laisser un délai raisonnable, d'un an par exemple, pour trouver une solution, puis leur appliquer le même régime coercitif qu'aux autres.
De toute façon, des personnes qui souffrent d'être surchargées de travail n'auront guère envie de consommer. Les avantages qu'on donne au patronat sont donc des cadeaux empoisonnés : ils minent le moral des ménages, la consommation et donc les profits à long terme pour les employeurs. C'est un peu comme si on donnait trop de bonbons à des enfants pour leur faire plaisir dans l'immédiat, sans se soucier de leur santé plus tard. Et pourtant, on dit bien que qui aime bien châtie bien.
Par ailleurs, l'idée de travail dominical volontaire m'inquiète énormément. Qui pourra établir que le consentement est réel et spontané ? Comment compte-t-on éviter que des salariés soient « volontaires » pour travailler le dimanche… sous la menace voilée d'un licenciement ? Le travail dominical est extrêmement dangereux, pour les raisons suivantes :
- Il fournit un moyen de pression supplémentaire aux chefs d'entreprise, il pourrait même devenir une sanction déguisée (Untel va travailler le dimanche parce qu'à une réunion il/elle a dit quelque chose de plus intelligent que moi et que je m'en suis senti dévalorisé(e)… ; Unetelle va travailler le dimanche parce qu'elle est enceinte alors qu'elle sait que je n'aime pas avoir à pourvoir des remplacements lors des congés de maternité… ).
- Il compromet l'organisation de grandes fêtes de familles comme les communions ou les mariages par exemple (comment va-t-on s'y prendre pour trouver un WE où tout le monde est libre, hein ?).
- Il éloigne les parents de leurs enfants les jours où il n'y a pas classe. Il complique donc la communication familiale, l'aide aux devoirs, les loisirs en famille. Il compromet ainsi gravement la qualité de l'éducation, et accentue les inégalités sociales : les enfants des foyers où un seul salaire suffit (donc les enfants d'un parent à hauts revenus) seront les seuls à pouvoir bénéficier d'une éducation et d'une aide au travail scolaire qui leur permettent de réussir leurs études plus tard… vous voyez le tableau.
- Et comme si tout cela ne suffisait pas, il augmente considérablement les frais de garde d'enfant (eh oui, si en plus le/la nounou doit percevoir double-rémunération…).
Franchement, le travail dominical mérite encore bien davantage une réprobation de masse et une descente dans la rue que les réformes de régimes de retraite. Qu'on se le dise.
AB |