Printemps 1..6, 46ème jour
Il m'arrive parfois d'envier ceux qui t'ont cotoyée, et même ceux qui t'ont simplement approchée, ne serait-ce que quelques instants. Et pourtant, je n'ose me représenter le vide atroce, abyssal, que tu as dû laisser dans leur vie en partant.
Certes, tu ne peux pas me manquer, pour la bonne raison que je ne t'ai pas connue. Encore que... Et pourtant, j'ai mal. Très mal, même. Je n'en parle à personne, je n'en laisse rien paraître, mais je dois bien admettre que jamais je n'avais ressenti blessure si profonde.
Il ne s'agit pas de la douleur - bien réelle aussi, celle-là -de celui qui s'est fait trahir par l'être aimé, cette fissure dans l'amour propre qui fait douter de tout. Ce n'est pas davantage un besoin sensuel qui cesse brutalement d'être assouvi. Ma souffrance est moins intense que ces douleurs-là, mais plus étendue.
J'ai mal à ta main percée, Aurore, j'ai mal à ton corps, j'ai mal à ta tête. Je ressasse sans arrêt cette maudite minute où ton cerveau a appelé l'oxygène que ton sang ne lui apportait plus. D'ailleurs, j'ai moi-même du mal à respirer depuis un mois.
Et je tourne en rond, cherchant à comprendre pourquoi quelqu'un comme toi a eu à endurer cela. Et je pense aux peines qui ont jalonné ton existence trop courte. Il aurait fallu que tu vives très fort et très longtemps, que tu connaisses les plus merveilleux bonheurs et le plus grand des amours pour rattraper tout cela.
J'aime vivre, tu sais, je suis un fieffé hédoniste ! Et pourtant, si je trouvais dans mon bel Orient une lampe magique et si un génie m'accordait un seul souhait, je crois bien que je le prierais de te donner ma vie et ce qui me reste de souffle. Ah, si seulement je pouvais simplement prendre ta place et te renvoyer à ceux qui t'ont aimée...
Je ne dors presque pas, et les bouteilles défilent dangereusement. Ô mon amour, jamais je n'aurais cru que la compassion pouvait à ce point rendre fou !
Illustration : d'après http://vanessfantasy.myblog.fr/guerre-p115313.html
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