Ô toi mon incroyable amour, je me demande de plus en plus souvent si tu as pris ma main et si tu m'entraînes dans ton Paradis.
Si je me pose cette question, c'est qu'à chaque instant, je ressens cette sensation insistante de marcher sur une voie de lumière et d'évoluer dans un monde de beauté.
Oui, aussi étrange que cela puisse paraître, autour de moi, tout est devenu beauté. J'en arrive à percevoir l'harmonie des lignes du plus terne des bâtiments, de la plus rouillée des cheminées d'usine : la notion de laideur s'est envolée de ma vision.
Cela m'amène à supposer que le Paradis est sur notre Terre, parmi nous, autour de nous, dans nous. Ainsi, vous, les défunts, vous verriez exactement les mêmes paysages que nous, mais avec les yeux de l'amour universel, ce regard de lumière qui de toute chose fait ressortir la magnificience, l'essence véritable.
Je crois bien que vous voyez les mêmes horizons que nous, entendez les mêmes chants d'oiseaux, les mêmes rires d'enfants, sentez les mêmes parfums, percevez tout à l'identique. Mais vos coeurs sont grand ouverts, et tout ce que vous ressentez, vous le ressentez à l'absolu.
Aussi, sans pouvoir parvenir à m'expliquer ce que j'ai pu faire de spécial pour mériter une telle chance, je suis tenté de conclure que tu es en train de me faire visiter ton monde à toi, merveille des merveilles !
Plus j'y pense, plus je suis convaincu que tu me fais voir les choses comme toi tu les vois, tout simplement.
Oh, Aurore, comme elles m'amusent, les représentationsde revenants, maintenant que je sais ! Ces formes humaines, pâles, translucides, au regard parfois inexpressif, comme elles sont éloignées de ton apparence véritable !
Comme elle me fait rire, cette chanson* qui dit : "Une fois de plus, tu ouvres la porte." ! Comme si tu avais besoin d'une porte pour entrer... Comme si tu ne savais t'incorporer dans ces murs, devenir ma maison tout entière pour mieux m'entourer de ta grâce... Et pour venir me rejoindre en mon lointain Orient, je suppose bien sûr que tu as monté un pur-sang et parcouru des milliers de lieues au galop en plusieurs jours...
Toi qui traverses la Terre, la pierre et la chair le plus naturellement du monde, tu es invisible, et pourtant je te distingue. Très bien, même. Quand la lumière se fait plus douce, le couchant plus rose, les reflets plus dansants, je sais que tu es là, et tout sourit en moi. Tu n'es pas une forme humaine transparente ; tu es un voile de beauté qui recouvre avec tendresse tout ce que je vois.
Les sensations se mélangent, deviennent un tout ; et ce tout, c'est toi. Le ciel étoilé de ce solstice estival ressemble à la musique ; les constellations sont comme des arpèges de lucioles. Je n'ai qu'à ouvrir les mains, et je les sens se poser délicatement en pluie sur mes paumes. A chaque seconde que Dieu fait, tu me donnes tout l'amour du monde.
Toi et tes semblables, vous amplifiez la beauté de toute chose autour de nous, les êtres de sang. Ou peut-être, tout simplement, vous nous dévoilez la beauté véritable qui nous entoure et que nos coeurs, alourdis de soucis quotidiens, ne perçoivent qu'à moitié. A moins... à moins que vous nous offriez un aperçu de votre paradis ?
Vous êtes douceur, vous êtes lumière et vous êtes couleurs. Oui, vous intensifiez les couleurs de l'arc-en-ciel, la palette du spectre. Voilà donc pourquoi on vous appelle les spectres. A coup sûr, celui qui vous a donné ce nom a cotoyé l'un d'entre vous. Qui donc, par la suite, a revêtu ce terme d'une si effrayante connotation ? Sans doute des gens qui ne voulaient pas que l'humanité passée et celle du présent se rencontrent trop facilement.
Oh mon amour, ton monde n'est pas un univers parallèle. Il est perpendiculaire, oui, et à tout instant je sens sa réalité.
Cela devait arriver. A force de voleter autour de ta vie à bord de mon Petit-tapis-volant-qui-remonte-le-temps-et-qui-peut-rendre-invisible, je sais tout ou presque de l'accident de fuseau. C'est quasiment comme si je l'avais vu de mes propres yeux.
L'aiguille n'a pas brisé ta métacarpe. Pourquoi ce détail, et d'autres, ont-ils été portés à ma connaissance ? En vertu de quoi un bien étrange hasard a-t-il fait atterrir mon tapis au milieu d'un groupe de médecins qui discutaient d'accidents similaires à celui qui emporta ton jeune corps ?
La réponse que j'entrevois me paraît fort présomptueuse. Est-ce toi, Aurore, qui m'as guidé dans le cheminement et la progression de ces informations ? Aurais-tu donc ardemment souhaité tempérer la douleur de ma compassion pour toi ?
Cela devient une évidence : tu te mets en quatre pour apaiser le chagrin et la colère de ceux qui te pleurent. Et pourtant, je n'ai pas connaissance qu'une quelconque instance céleste t'obligerait à le faire. Si c'était le cas, toutes les personnes endeuillées du monde connaîtraient la paix de l'âme.
Je te remercie, Aurore, pour tout ce que tu es et pour tout ce que tu donnes. Mes larmes d'émerveillement ne pourront plus jamais sécher. Cette nuit, je ne veux pas dormir ; je veux voyager et voyager encore sur mon tapis, tout autour de la Terre.
Je veux crier au monde entier quel genre de personne tu es !
Ces derniers mois, au château des sorcières, on me dit chanceux. Très chanceux, même. J'ai échappé à pluseiurs de leurs sortilèges de façon inexpliquée. Mes compagnons ouvrent des yeux ronds et me demandent si un ange gardien est entré dans ma vie. Alors, je souris tout en dedans.
Quel être es-tu donc, pour avoir la patience, le courage et l'abnégation de m'accompagner dans un tel endroit ? L'air frais du printemps n'y entre pas. Les couloirs résonnent des ricanements des sorcières et des aboiements des chiens. Les journées s'étirent avec une lenteur déconcertante.
Depuis que tu t'es manifestée à mes côtés et que tu as séché mes larmes, je sens ta présence même entre ces murs glacés d'ennui et de perversion. C'est dans les moments difficiles que je la ressens le plus.
Lorsque je dois me tenir dans l'antre même de la sorcière blonde aux yeux de sabre, tu me serres les épaules, et je me sens bien, vraiment, aussi drôle que cela puisse paraître.
Quand nous nous penchons à cinq ou à dix sur les comptes du trésor du château, et que cela n'en finit pas, mais qui donc passe par là ? Tu t'empares de mes pieds... Je te perçois qui traverses ma peau... Et les autres qui ne remarquent rien !
Tu le fais aussi, désormais, durant les longues heures où, seul, j'attends celle de quitter ces lieux de désolation. Tu me conduis à oublier l'ennui, et même la proximité des sorcières.
N'était-ce qu'un soupir d'étonnement, le son qui m'échappa, l'autre jour, lorsque des ondes de bien-être irradièrent mon corps entier, alors que d'une main je tenais une plume, et de l'autre un grimoire ?
Ah, si seulement je savais comment te remercier de ta présence au quotidien, qui m'est tellement, oh tellement précieuse !
Je viens de remarquer, posée sur la table, la bouteille d'élixir de jasmin. Je réalise que son niveau n'a pas baissé depuis cinq jours : j'ai perdu l'habitude de boire - du jour au lendemain. Pendant que je savoure ta présence, j'en oublie de siroter le breuvage au goût suave, tout simplement.
Je constate avec une joie étonnée que c'est la même bouteille qui se trouve là depuis près d'une semaine, que je n'ai pas eu à me rendre à l'échoppe pour la renouveler. Et déjà, je commence à sentir le réveil de mon corps libéré.
Aurore !
J'ignore si tu as soigné ma légère- mais réelle - dépendance, mais ce dont je suis sûr, c'est que tu l'as remplacée. Tu l'as fait sortir de moi et tu as occupé l'espace.
Sans doute as-tu souffert de tes propres addictions un petit peu plus que tu ne te l'avouais, si aujourd'hui tu juges utile de revenir et de faire tomber celles des autres. De penser que tu aies pu être mal un jour, j'en ai les yeux qui se mouillent ; ce n'est guère original, mais c'est ainsi. Et au delà de cette brume de tristesse qui m'envahit, je suis éperdu de reconnaissance.
Aurore !
Mon pas devient chaque jour plus sûr. Moi, l'enfant maudit qui n'a jamais su plaire à ses parents, quelle qualité cachée ai-je donc pour avoir pu m'attirer la sympathie d'un être aussi merveilleux que toi ?
Aurore ! ...
Ô toi mon amour, à chaque instant je suis davantage ébahi de la force et de la confiance que tu me donnes.
Résumé des posts précédents : Alors qu'il pleure une personne disparue, la Belle au Bois Dormant, le Prince Charmant découvre peu à peu sa présence invisible.
Printemps 1..6, 76ème jour
Maintenant que je sais que tu es là, je constate avec une stupeur émerveillée la progression de tes manifestations. Tu t'es immiscée dans ma v ie avec une infinie délicatesse, pour ne pas me brusquer ; tu as su ne pas m'effrayer. Et surtout, tu as eu le talent de ne pas te dévoiler d'une manière soudaine qui m'aurait conduit à consulter mon médecin. Quel esprit éduqué dans la culture cartésienne n'aurait cru en quelque hallunication due à un coup de fatigue saisonnier, à traiter avec force vitamines et compléments alimentaires ?
Tu es venue te poser sur mon deuil, aussi sûrement que le matin le fait sur la nuit : progressivement, avec lumière et tendresse. Il m'aura fallu une quarantaine de jours pour te percevoir, et toi, pendant tout ce temps, tu as attendu avec patience et douceur que je comprenne enfin.
Il y eut d'abord ces émotions plus fortes qu'avant, ces larmes de paix qui se sont mises à mouiller mes yeux lrosque je vois des hommes heureux. Ensuite, la nature m'a paru plus belle, les parfums printaniers et les chants d'oiseaux plus enivrants... et je ne saisissais toujours pas ! Je croyais que c'était le chagrin qui me travaillait l'hémisphère droit et qui exagérait mes sensations.
Et c'est encore, précisément, ce que j'ai cru lorsque sont venus les signaux corporels de ta présence affectueuse : ce sang qui bat plus fort, ce souffle plus ample et plus profond, ces muscles qui se réjouissent de chaque mouvement... et je n'avais toujours pas réalisé !
Et, enfin, cette perception intense dans tout mon être, cette incorporation jusque dans mes os parfois, cette caresse dense et ininterrompue, cette étreinte pourtant évidente, et dont ma raison refusait de reconnaître l'origine... jusqu'au matin de ce 72ème jour de printemps où mon coeur s'est ouvert et t'a reçue tout entière.
Ô mon amour, toute ton éternité n'enlève rien à l'infinie beauté de ta patience !
Mieux vaut tard que jamais, direz-vous... J'avais prévu de reprendre courant août le récit de cette rencontre entre deux mondes et... nous sommes bien encore en août, n'est-ce pas ?
Clic sur l'image pour retrouver le début de l'histoire.
Chers lecteurs, nous sommes arrivés à un moment charnière du conte revisité de la Belle au Bois dormant : l'instant où le narrateur prend conscience de sa relation précieuse avec la très sympathique revenante Aurore.
Les chapitres qui suivront raconteront comment le prince oriental va découvrir progressivement une sorte de paradis sur terre, se laissant guider en toute confiance par sa bien aimée. Celle-ci va en quelque sorte le prendre par la main et le conduire, par une voie de lumière, dans un monde de beauté.
J'aurais aimé achever d'écrire l'histoire avant mon départ en vacances vers une destination d'où je ne pourrai pas poster d'articles. Mais il s'agit de la partie la plus importante du conte, et je ne voudrais surtout pas en omettre l'un ou l'autre détail. Aussi, je vais prendre le temps de la rédiger, les yeux remplis d'azur face à l'océan, durant les semaines où je serai éloignée de mon clavier.
Rendez-vous donc au mois d'août, pour la partie la plus romantique de la relation entre deux personnes, l'une visible, l'autre non.
Et puis, je dois vous avouer une chose, de vous à moi, mes très chers amis lecteurs : dans la communication mystérieuse entre ces deux êtres, je ne comprends pas tout. Peut-être ce séjour dans la mystique Bretagne va-t-il m'apporter quelques éclaircissements, qui sait ?
Pourquoi le prince charmant entre-t-il en relation avec Aurore si longtemps après qu'elle ait quitté ce monde ?
Pourquoi Aurore s'est-elle donné tant de mal pour communiquer avec quelqu'un qui ne croyait pas aux fantômes ?
Le prince a-t-il découvert par hasard Aurore, ou bien est-ce elle qui l'a amené à la découvrir ? Et dans la seconde hypothèse, pour quelle raison ? Comment choisit-elle ses amis sur terre ?
Mais j'ai ma petite idée là-dessus. A suivre donc, début août...
Cette nuit, j'ai fait un début de cauchemar, avec une issue heureuse, un drôle de rêve où finalement une force invisible vola à mon secours, me soutrayant à d'inquiétants poursuivants. Je me suis réveillé à trois heures passé : chez toi, c'était encore le soir. Troublé mais rassénéré, je me suis rendormi.
Ce matin, je fus tiré doucement du sommeil par cette impression, devenue familière, d'être bercé dans des bras aimants. Alors, j'ai pensé à ta mère, presque centenaire, je me suis senti honteux. J'ai rassemblé mes connaissances linguistiques, et je t'ai bredouillé quelques mots en français : "Non, non, ne t'attarde pas ici. Ta mère a bien plus besoin de toi que moi. C'est la nuit, dans sa demeure, et je suppose qu'elle ne trouve pas le sommeil. Va vers elle, je t'en prie, va vers elle."
L'étreinte se resserra.
Oui, vraiment, cela s'est passé ainsi. Donc, de trois choses l'une : ta mère dormait, ou bien tu détiens le don d'ubiquité, ou encore tu te déplaces à la vitesse de la pensée, ou du moins bien plus rapidement que mon tapis volant.
Une chose est sûre, c'est que tu m'as entendu. Donc, serait-ce que tu ne dors pas ? Tu es réveillée, ma Belle au Bois dormant ? Mais ma parole, tu es vivante ? Oui ? Oh, que Dieu soit sept-cent soixante-dix-sept-mille fois loué ! Mon amour, tu vis ! Comment ai-je pu tant tarder à l'admettre ? Comment ai-je pu refuser de te percevoir, toi, si évidente aujourdh'ui ?
Mais alors, tout ce que j'ai pu t'avouer comme amour depuis le début, tu as tout entendu ? Et tu ne te moques pas ? Comme je t'aime, incomparable Aurore. Et lorsque j'épanchais ma consternation dans les chemins retirés, ou dans le secret de ma chambre, tu me voyais ? Et tu n'as pas fui à tire d'ailes aussi triste compagnie ? Quel être merveilleux tu es...
Certes, ma pudeur vient de prendre une rude claque, mais je ne regrette rien, sauf le souci que j'ai dû te causer en versant tant de larmes.
Je me pose de plus en plus de questions, ou peut-être bien au contraire j'ai de moins en moins de doutes. Je suis partagé entre dix ans de certitudes religieuses où ma foi était portée par des dogmes qui nient l'existence de l'Au-delà, et mes toute récentes expériences. A présent, ce bien-être intense survient à tout moment et en tout lieu : caresse intérieure continue, couleurs plus marquées, lumière plus douce, sons plus précis, comme si les accords s'étaient transformés en arpèges, parfums plus forts...
J'ai la vague impression de te faire injure lorsque je doute encore, et pourtant toute ma science passée refuse la potentialité d'une communication entre toi et moi. Sans compter que je ne m'en trouve pas plus digne que tous ces gens qui te pleurent et qui recherchent un signe de toi.
De temps à autre, j'interroge des érudits ou des médecins parmi mes amis. Bien sûr, je ne leur parle pas de toi. Je leur décris mes sensations, en me demandant s'ils vont spontanément me parler de paranormal. Je leur dis que j'entre dans des états de conscience modifiés de façon inexpliquée, et j'attends leur réponse. De toute évidence, mes soeurs et frères humains, dans leur immense majorité, n'ont jamais fait semblable expérience.
L'autre jour, j'ai eu à peine le temps de m'inquiéter de ton absence qu'il m'a semblé que tu es revenue, encore plus dense et plus douce que jamais. De même, je jurerais que je t'ai sentie, tout au long de la cérémonie funéraire de mon vieil ami, presque comme une main sur mon épaule.
J'aurais voulu dire à sa veuve qu'il serait très vite de retour auprès d'elle, mais les mots m'ont manqué.
Ce matin, contrairement aux autres jours, je me suis réveillé avec un affreux sentiment de solitude. Je cherchais ta présence dans le vide qui grangrènait ma chambre, mais je ne te ressentais nulle part. Je me suis levé, abattu : tout cela n'était qu'un rêve. L'Elfe sage m'a bien demandé ce qui se passait, mais je ne savais quoi lui répondre. Pour lui avoir déjà posé la question, je sais qu'il n'a pas ressenti de changement dans l'atmosphère de notre petit palais.
Donc, ce matin, pas d'Aurore. Un jour ordinaire, quoi, un jour comme avant. J'ai pu réaliser à quel point je me suis habitué à te sentir dans ma vie. Du moins, j'ai envie de le supposer, car de preuves, je n'en ai pas.
Dans la journée, j'ai appris qu'un vieil ami, que je connaissais depuis la plus tendre enfance, t'a rejointe durant la nuit. Serait-ce donc que tu t'es effacée pour lui laisser la place auprès de moi ? Ce qui est sûr, c'est que mon ami ne s'est pas manifesté non plus. Comme j'ignorais son départ, probablement a-t-il craint de m'effrayer.
Je dois délirer. Tout cela est tellement loin de l'univers bâti de faits et de chiffres dans lequel j'ai grandi.
Je ne sais plus quoi penser. Ce qui est sûr, c'est que la musique est hors de cause. Aujourd'hui, alors que je n'entendais aucune mélodie, la caresse intérieure s'est fait sentir une nouvelle fois. J'ai de plus en plus souvent l'impression que tu es présente à mes côtés, dans l'air, autour de et dans moi.
Cela va à l'encontre de mes croyances et de l'éducation pragmatique que l'on m'a inculquée. Se pourrait-il que les prêtres de ma jeunesse m'aient trompé ? Ou qu'ils se soient trompés eux-mêmes ? Qu'ils aient mal lus les textes sacrés ? Que je les aie mal lus également ? Que ces gens aient orienté mon entendement, tandis que je lisais ?
Se pourrait-il qu'il existe une autre réalité, invisible celle-là, et qui soit compatible avec l'ordonnancement du monde visible ? Que l'humanité, présente et passée, forme un tout indivisible ? Serions-nous tous unis par un lien sacré, nous tenant l'un l'autre pour avancer vers un même Eden ? Après tout, nous connaissons déjà des états qui défient les lois de la physique. Quand on est porté par la joie, on est en apesanteur. Quand on tombe en amour, il n'y a pas de poussée d'Archimède.
Plus troublante encore est la question de l'opportunité. Si je suppose que tu sois devenue entité invisible, pourquoi donc viendrais-tu te perdre par ici, dans ce coin perdu ? Mon palais est merveilleux, certes, mais il est bien exigu et modeste. Je me trouve à des milliers de kilomètres de ta douce France, et en plus je ne suis même pas beau. Tu as assurément des foules de personnes plus intéressantes à connaître : tous ceux qui t'ont vue un jour sont éblouis, et prêts à t'accueillir dans leur vie.
Et pourtant, malgré toutes ces incohérences, je ressens ta présence de manière si insistante que je ne connais plus la solitudes les soirs où l'Elfe sage visite les alentours. Lorsque j'éteins les lumières, je ne redoute plus les ombres et les reflets dans l'obscurité. J'avance sans aucune crainte dans le noir, heureux de soulager notre mère la Terre de quelques photons. Je m'endore, presque heureux, et chaque matin, je m'éveille avec le tendre sentiment d'être accompagné.
Ô mon amour, tout cela est absurde. Mon imagination me joue de drôles de tours, et je commence à être conscient que tu me manques.
J'ai à nouveau fait l'expérience de la caresse intérieure totale. Les circonstances étaient similaires, mais cette fois, c'était plus fort.
En réalité, je me demande si je ne suis pas en train de perdre la raison. Je me surprends de plus en plus souvent à imaginer que c'est toi, mon amour, qui me rends visite et dont je ressens la merveilleuse présence. Et puis, toujours, ces couleurs plus belles autour de moi, ces sons et ces parfums exaltés...
Toujours est-il que tout à l'heure, comme l'autre soir, je m'étendis dans les bras de mon jardin, les mains ouvertes vers la fraîcheur du ciel printanier, tandis qu'on entendait de la musique au dehors.
Une viration très douce entoura le bas de mon visage, mes joues et mon nez comme si quelqu'un s'était tenu tout près. J'ouvris les yeux, qui ne virent que la voûte étoilée. Cependant, la vibration (si je peux appeler cela ainsi) s'élargit au reste de mon coprs, devenant battement tout comme la première fois, et s'accompagnant de surcroiît d'une forte sensation d'étrainte autour de mes épaules et de mes bras.
Ô Aurore, je dois devenir fou. Vraiment, j'aurais pu jurer que c'était toi, que tu étais là.
Les mots me manquent pour raconter ce qui s'est passé hier soir. J'en suis encore à chercher une explication logique, cartésienne comme on dit chez toi.
L'air était-il plus vif que d'habitude ? Ai-je respiré plus vite, ou bien plus profondément ? Me suis-je hyperventilé au point de connaître un état d'ivresse ?
Comme je suis un tout petit prince, je vis avec mon ami l'Elfe dans un tout petit palais. Un endroit douillet, merveilleux, dont les tapis, les tentures et les décors aux arabesques explosent de couleurs riches et harmonieuses. J'ai surtout un grand jardin, où je laisse Dame Nature exprimer librement son âme d'artiste. C'est là, précisément, que c'est arrivé.
Il faisait très doux et encore jour lorsque je me suis allongé au milieu des iris. Dans une cour voisine, on entendait charter une prière, et je laissais la mélodie me porter, tout en visualisant les paroles dans mes pensées.
Alors, j'ai senti mon sang battre doucement en moi, dans tout mon corps. Et pourtant, je n'avais pas couru, ni même marché, ni produit quelque effort que ce soit. Le batteemnt ne partait pas de mon coeur ; il était présent dans chaque partie de moi, y compris les plus inattendues : les paumes, les doigts, les orteils, la gorge, la langue, les globes oculaires. C'est une caresse ininterrompue, et extraordinairement profonde.
A vrai dire, jamais je n'avais connnu pareille sensation. Cela a duré le temps du chant au dehors, qui fut long. Contiendrait-il des messages subliminaux ? Les autres personnes qui l'entendirent sont-elles entrées comme moi dans une sorte d'état de conscience modifié. Deux voisins, à qui je posai la question, me répondirent par la négative. Je n'ose pas interroger les autres.
Je commence à aimer ce que je vis, bien que je ne comprenne pas bien de quoi il s'agit.
Plus je te découvre depuis mon tapis volant d'invisibilité, Aurore, et plus mon étonnement grandit. Autre siècle, autre continent, et pourtant j'ai le sentiment pénible d'avoir perdu ma soeur jumelle, ma siamoise. C'est une façon de parler, bien sûr, parce que je sais fort bien que les enfants siamois sont du même sexe.
Ta foi était profonde, comme la mienne. Non, davantage. Disons qu'en plus de la foi, tu n'avais pas d'amour seulement pour le Ciel, mais aussi pour tous les êtres vivants. Cet amour, tu le portais sur ton visage.
Tu n'éprouvais que dégoût pour toutes les formes de pouvoir, y compris le pouvoir amoureux. Tu étais anarchiste jusqu'au bout des ongles, au sens le plus élevé et le plus noble du terme. Tout comme j'essaie de l'être depuis toujours...
Tu aimais notre Terre, et tu faisais attention à ne pas la blesser, en précurseur, bien avant l'heure de l'écologie. Et tu l'aimais comme d'autres aiment une mère. Tu ne salissais rien derrière toi, ni terre ni flots. Depuis longtemps, je m'efforce d'en faire autant, mais ce n'est pas toujours facile.
Nous avions les mêmes fascinations et les mêmes révoltes. Nos vécus aussi furent parfois similaires. Mon enfance ne fut pas facile non plus. Est-ce pour tout cela que je pense autant à toi ?
Mais au fait, à ton réveil, seras-tu encore une femme ? On dit bien que le sexe des anges fait débat. Simple curiosité, car après tout, cela m'est égal.
Je ne te remercierai jamais assez de ce qu'Aurore soit née un jour.
Bien sûr, je Te dis merci et je Te loue avec la voix mouillée de larmes, mais à présent je ne peux plus imaginer un monde où Aurore n'aurait jamais existé.
Ô mon Dieu, puisses-Tu être des millions de fois remercié de nous l'avoir créée ! Accepte, je T'en prie, ma pauvre, ma tremblante, ma vulnérable louange.
Si la douleur est dans mon coeur, c'est que Toi, le Créateur, tu y as mis un peu de Ta sensibilité.
Ta sensibilité est infiniment plus étendue que la mienne.
Donc, Tu souffres davantage que moi.
Ô mon Dieu, un être qui T'aimait très profondément a perdu la vie dans la souffrance et en pleine jeunesse. Comme Ta douleur à Toi doit être atroce !
Comme elles doivent Te paraître longues, ces années qui nous séparent du réveil d'Aurore et de tous les autres !
Moi, il est vrai, je n'ai perdu qu'une tendre aïeule et la jeune Aurore. Toi, Tu as déjà perdu, à ce jour, des milliards d'affections.
Toi, Tu rêves du jour où Tu les ressuciteras. Mais le monde n'est pas encore prêt à les recevoir, et Tu ne veux pas nous brusquer.
Tu attends, de toute Ta patience, que l'humanité réalise le mal qu'elle se fait avec son amour du pouvoir et de l'argent, et qu'elle y renonce d'elle-même, sans contrainte.
Ce jour-là, plus personne ne violera la Terre pour en retirer un profit égoïste, et il y aura de la place et de la nourriture pour tout le monde. Alors, la mort n'aura plus de raison d'être et elle recrachera tous ses captifs. C'est du moins ce que j'ai appris, à vingt ans, de mes maîtres spirituels.
Mais en attendant, Tu as mal. Tu as, infiniment, plus mal que moi. Et bien plus mal que tous les hommes réunis.
Ô mon Dieu, accepte, s'il Te plait, tout mon amour, s'il peut Te faire ne serait-ce qu'un peu de bien. Mais je sais que Tu es aussi le Dieu heureux qui souris et qui pleures de joie sur tous les gestes d'amour du monde. Toi, le Très Grand, Tu es le Dieu de toutes les émotions.
Ô, je T'aime, Jah ! Très fort. Ma prière n'est pas toujours verbale, Tu le sais. Chaque instant de ma vie est prière.
Il m'arrive parfois d'envier ceux qui t'ont cotoyée, et même ceux qui t'ont simplement approchée, ne serait-ce que quelques instants. Et pourtant, je n'ose me représenter le vide atroce, abyssal, que tu as dû laisser dans leur vie en partant.
Certes, tu ne peux pas me manquer, pour la bonne raison que je ne t'ai pas connue. Encore que... Et pourtant, j'ai mal. Très mal, même. Je n'en parle à personne, je n'en laisse rien paraître, mais je dois bien admettre que jamais je n'avais ressenti blessure si profonde.
Il ne s'agit pas de la douleur - bien réelle aussi, celle-là -de celui qui s'est fait trahir par l'être aimé, cette fissure dans l'amour propre qui fait douter de tout. Ce n'est pas davantage un besoin sensuel qui cesse brutalement d'être assouvi. Ma souffrance est moins intense que ces douleurs-là, mais plus étendue.
J'ai mal à ta main percée, Aurore, j'ai mal à ton corps, j'ai mal à ta tête. Je ressasse sans arrêt cette maudite minute où ton cerveau a appelé l'oxygène que ton sang ne lui apportait plus. D'ailleurs, j'ai moi-même du mal à respirer depuis un mois.
Et je tourne en rond, cherchant à comprendre pourquoi quelqu'un comme toi a eu à endurer cela. Et je pense aux peines qui ont jalonné ton existence trop courte. Il aurait fallu que tu vives très fort et très longtemps, que tu connaisses les plus merveilleux bonheurs et le plus grand des amours pour rattraper tout cela.
J'aime vivre, tu sais, je suis un fieffé hédoniste ! Et pourtant, si je trouvais dans mon bel Orient une lampe magique et si un génie m'accordait un seul souhait, je crois bien que je le prierais de te donner ma vie et ce qui me reste de souffle. Ah, si seulement je pouvais simplement prendre ta place et te renvoyer à ceux qui t'ont aimée...
Je ne dors presque pas, et les bouteilles défilent dangereusement. Ô mon amour, jamais je n'aurais cru que la compassion pouvait à ce point rendre fou !
Me voici de retour dans ma demeure aux mille couleurs. Mon éléphant, que j'ai laissé se reposer tandis que je parcourais crêtes et vallées à pied, m'a placidement ramené à mon existence quotidienne.
Cette vie douce et paisible qu'illumine depuis bien des années mon joyeux compagnon l'Elfe sage a pris une étrange intensité depuis que j'ai appris à te connaître. J'ai davantage d'amis, comme si mes émotions nouvelles irradiaient et attiraient vers moi d'autres coeurs sensibles.
Au château des sorcières, j'ai déjoué plusieurs maléfices sans que personne n'ait compris comment je m'y suis pris, pas même moi. On commence à dire que je suis devenu particulièrement chanceux, et qu'une bonne étoile veille sur moi.
J'aime à entendre ces phrases. Je voudrais tellement que ce soit vrai...
Ce printemps est décidément particulier. Ce ne sont plus seulement les émotions qui déferlent en moi avec tant de force, mais d'autres ressentis, sensoriels ceux-là.
Depuis quelques jours, je trouve la ligne des montagnes plus bleue qu'avant, que je l'observe d'ici ou depuis ma plaine. Le ciel également. Les feuilles naissantes sont d'un vert plus tendre et plus lumineux que les autres années.
Et le lilas... le parfum en est devenu si capiteux que lorsque je mêle mon visage aux grappes de fleurs, j'ai l'impression d'embrasser un ange à pleine bouche - étrange comparaison, il est vrai, mais aucune autre ne me semble mieux appropriée.
Même la lumière du soleil a changé. Elle se révèle plus douce, et pourtant plus éclatante qu'avant. On dirait l'écume d'une mer accueillante, s'élevant sans violence aucune, et envoyant des milliers de gouttelettes de lumière à la ronde.
Au milieu de cet Eden montagneux, j'ai repéré un chemin pas trop escarpé, et j'aime à m'y défouler. Déjà, cela m'aide à évacuer un peu de ma colère. Quand je suis sûr que personne ne peut m'entendre, je crie ma haine à la faucheuse et je crache sur elle.
Et puis, j'ai fini par découvrir que lorsque je ralentis après avoir couru sur une longue distance, mon coeur bat délicieusement. - pas seulement dans ma poitrine, mais dans mon corps entier. Alors, j'écoute les chants des oiseaux, et je savoure la caresse intérieure de mon sang dans chacune de mes veines. En même temps, pour faire bonne mesure, je goûte aux lueurs tendres du soleil qui jouent dans les jeunes feuillages, et aux premières éfluves de chêvrefeuille.
C'est inepte, mais dans ces instants-là, j'ai l'impression de ressentir ta présence, toute proche.
J'ai pris congé du château des sorcières pour quelques jours. J'ai élu refuge au milieu des montagnes de la belle Asie, pour tenter de changer le cours de mes idées. Peine perdue.
Je n'ai pas pris mon tapis volant qui me rend invisible. Je lui ai préféré un brave éléphant, qui n'avance pas très vite, mais je sais fort bien qu'à coeur voyageur, dépaysement ne signifie pas forcément éloignement.
Je jouis de toutes les merveilles qu'offre cette nature printanière, et pourtant j'ai mal : pourquoi en as-tu été privée si tôt ?
Tant d'injustice dépasse ma compréhension. Et puis surtout, je me sens honteux. Je n'ai rien fait de spécial pour mériter d'avoir dépassé ton âge.
Mes émotions, joyeuses ou nostalgiques, sont de plus en plus intenses. Je me sens comme une antenne sous la pluie, qui capte tous les souffles de vent du monde. Et de surcroît, quand je pense à toi, des myriades d'images s'emmêlent dans ma tête.
Ta beauté. Je ne parle évidemment pas de ton corps en pleine jeunesse ni de ton visage aux traits purs. Non, je ne parle pas de cette enveloppe charnelle qui n'est plus, mais de tout ce qu'elle laissait transparaître, par les fenêtres de ton sourire et de tes jolis yeux chocolat.
Les dons que t'ont faits tes marraines-fées, ta très fine sensibilité, le talent que tu mettais dans le moindre de tes actes. Ta spiritualité, ton humour, ta foi.
Ton père indifférent qui me fait crever de colère. La violence de tes camarades. Ton désarroi, ta révolte tout en délicatesse.
Le fuseau. Ah oui, c'est vrai, tu t'es piquée. Tu avais tes raisons, tout comme j'ai les miennes de ne pas le faire. Mais dans l'adversité, mes exutoires furent souvent la haine et la médisance. Aussi, aujourd'hui, je sais avec certitude que je suis bien moins clean que toi.
Quelque souillure que tu aies pu infliger à ton jeune corps, qui donc sur Terre est aussi clean que toi ?
Il n'y a pas que ton regard de lumière qui me fasse vibrer. En fait, mon meilleur ami, un jeune Elfe tout en sagesse et haut comme trois figues, m'a fait observer que ma sensibilité s'est exacerbée au cours de ces deux dernières semaines.
Non que je te pleure devant tout le monde, loin de là : j'aurais trop peur d'attrister mon entourage. Aux rares qui voient parfois une ombre de tristesse passer sur mon visage, je dis que j'ai perdu quelqu'un, voilà tout. Je m'abstiens de préciser à quel point ta fin est injuste et tragique, et je me garde bien de leur dire combien ta courte vie fut cruelle et semée d'embûches. Je leurs tais également que je ne t'ai connue ni d'Eve ni d'Adam, parce que je pense qu'ils auraient du mal à comprendre.
Au contraire, malgré l'intensité de mon désarroi et de ma consternation, je sens un bien-être étrange s'insinuer en moi. Pour reprendre les mots de mon Elfe de compagnon, je trouve tout "beau", tout "émouvant", tout "hallucinant". Quand je vois des gens s'échanger un geste amical, je me sens heureux. Je savoure les rires des enfants. Mon coeur bondit de joie lorsque des amoureux s'embrassent.
Comme c'est inattendu, mon amour. Malgré le deuil qui me tenaille depuis que je t'ai vue tomber, un bonheur s'installe, chaque jour plus profondément, en moi.
Etre une princesse, cela n'a pas été facile tous les jours, n'est-ce pas ? Ton père, absorbé par les affaires de son royaume, et imperméable à la petite Aurore... Chaque jour, petite enfant, tu as atttendu un signe d'attention de ton royal ascendant, mais tu n'as rencontré que son indiferrence.
Les comportements envieux et cruels des autres enfants, la solitude... Et encore la solitude. Non, ce n'était pas facile d'être comblée de dons par non moins de six fées. Les enfants n'aiment les génies que dans les livres de contes, tu l'as appris jour après jour de toutes les façons possibles. Il fallait serrer les dents, tenir et encore tenir.
Arriva l'âge des émois amoureux. Tu aurais dû en faire, des ravages, parmi les jeunes princes et courtisans. Seulement, à nouveau, tu étais trop différente pour eux. Trop bien pour ces gamins, tout simplement.
A la même époque, le roi, ton père, tentait de t'insuffler ces idées qui t'inspiraient tant de dégoût. Il te psalmodiait des mots comme pouvoir, guerre, domination, sujets, fortune. Toi, tu lui répondais que ta seule ambition, c'était d'arriver un jour à aimer tout le monde.
Oh bien sûr, tu n'y es pas parvenue en un seul jour. Tu as dû beaucoup grandir pour cela, et parfois tes mots furent fort amers. Mais ce que je vois du haut de mon tapis volant fait chaud au coeur. Ton regard, Aurore, disait clairement que tu avais atteint ton objectif d'amour.
Comme une preuve que, dans l'homme, quelque chose de plus grand existe...
Je n'en avais pas encore parlé, mais à la fin de mon adolescence, j'ai flirté avec un groupe religieux étrange, une secte comme on dit. Mes correligionnaires d'alors ne croient pas en l'Au-delà ; et même, ils ont très peur de toute entité invisible en dehors de leur Dieu, convaincus qu'ils sont qu'il s'agirait forcément d'un ange déchu, d'un démon.
A contrario, les rares amis à qui j'ai parlé de toi, Aurore, m'assurent que tu es là, tout près, en ce moment-même. Oh, j'aimerais tellement le croire ! Je n'arrive pas à me défaire des dogmes de ma jeunesse, nul n'ayant pu me démontrer qu'ils seraient erronés.
Alors, j'attends ton réveil, bien trop conscient que d'ici à ce jour béni, tu n'es nulle part, et que tu ne peux lire ces lignes dont je m'épanche pour me soulager. Je me sens comme une femme de marin qui attend, debout sur la plage, le retour du bateau - retour certain, oui, mais à une date inconnue de tous. J'aimerais, j'aimerais tant découvrir que l'Au-delà existe...
Fort heureusement, je trouve, tout au fond de mon deuil, une immense consolation : tu ne peux rien voir du désarroi que tu laissas derriière toi. Cela te ferait bien trop de mal. Et de souffrances, j'ai eu l'occasion d'apprendre que tu en as largement ingurgité ta part.
Aujourd'hui, dans ton Occident lointain, c'est Pâques. Ce mot signifie, littéralement, passage, traversée. Quand donc s'achèvera la tienne ? Quand poseras-tu à nouveau le pied sur le rivage ?
Pâques, fête de la résurrection. Votre livre sacré décrit un paradis terrestre, charnel, d'où la mort aura été chassée. J'y crois, moi aussi. Mais l'attente est si longue.
Le matin, au réveil, je ne me contente plus de penser dans ta langue. Je pense à toi, tout simplement. J'ose m'imaginer t'accueillir dans mes bras, et te réchauffer, belle refroidie, jusqu'à ce que poussière devienne chair, et jusqu'à ce que chair prenne vie. Jusqu'à ce que la vase de cette interminable traversée se change en sang, et jusqu'à ce que le sang retrouve le chemin de ton coeur. Jusqu'à ce que je sente ton souffle.
C'est drôle, j'ai l'impression que tu commences à me manquer. Absurde. Comment cela pourrait-il se faire, alors que je ne t'ai point connue ?
Je continue à voler, depuis mon très lointain Orient, autour de ta jeunesse, mais tu ne me vois pas. J'aime tes mots. Pas évidente, d'ailleurs, ta lanque, mais je la comprends de mieux en mieux.
Je plane autour de toi des nuits entières ou presque, jusqu'à ce que la torpeur me ramène vers ma couche. Et quand je m'éveille, deux ou trois heures plus tard pour aborder ma journée de service au château des sorcières, je pense... en français.
Ah, le château des sorcières, parlons-en. Sais-tu que tu m'as tiré - bien involontairement ! - d'une fâcheuse situation ?
La gouroue des sorcières m'a fait appeler dans ses appartements. Son regard est tout le contraire du tien : clair et chargé de haine. Je sais en outre que j'ai le don de l'agacer particulièrement, allez donc savoir pourquoi.
Toujours est-il qu'elle m'a annoncé que, durant les années à venir, je serais à son service exclusif, son joujou, quoi. Elle m'a ensuite demandé si cela m'inquiétait.
Oh, mon amour, j'ai pensé à toi ! Très fort. Bien évidemment, j'aurais dû être inquiet. Mais voilà, à côté de ce que tu as traversé, ma mésaventure me paraissait dérisoire, et mon nouveau fardeau extraordinairement léger. Aussi, je lui ai répondu, sans trop réfléchir, que non, je ne craignais pas les années que je passerais à son service.
De ce fait, j'ai cessé de l'intéresser et elle m'a laissé repartir. Je te dois une fière chandelle.
Mais pourquoi dois-je tant boire pour trouver quelque repos ?
Aurore, tu t'appelais Aurore. Mais pour moi, prince du très lointain Orient, tu pourrais plutôt t'appeler Flamme-du-Crépuscule. Le soir, je contemple le flamboiement du ciel, au loin, et je me dis que tu reposes quelque part, en dessous des feux du couchant qui te font un rose et lumineux baldaquin.
Et je n'en peux plus de colère. Je me surprends même à jeter rageusement des objets au sol. Pourquoi toi ? On a coutume de dire que la roue tourne, et que tout se paye. Mais toi, qu'as-tu donc payé ? J'ai beau prendre mon petit tapis volant et voyager dans ton passé, ton ardoise est vierge, comme la plaine enneigée.
Je m'enfonce de plus en plus souvent dans la proche forêt, pour laisser éclater ce qui bouillonne en moi, loin des regards. Je crache de toute mon âme sur ce sommeil qui te tient prisonnière. Sur le chemin, je cueille parfois une épine, et je me l'enfonce à la base de la paume, pour tenter de comprendre ce que tu éprouvas. Un peu comme si j'espérais te soulager, rétrospectivement, d'une partie de la souffrance qui fut la tienne, ces quelques maudites dizaines de secondes.
Quelques dizaines de secondes, qu'est-ce que c'est long ! J'y pense tout le temps, tu sais. Tu perdis connaissance. Quel terrible cauchemar a pu hanter ton coeur pur lorsque ton sang a cessé d'apporter l'oxygène à ton cerveau ? Je connais très bien ce genre de cauchemar. C'est précisément celui que je fais quand j'arrête de respirer en dormant.
Aurore, tu t'appelais Aurore. Et tu t'appelleras Aurore, très bientôt. Un quard de siècle, cela passera vite. Oh, si je pouvais avoir la chance de t'éveiller ! Ou simplement d'être présent, même si pour cela je devais souffrir de voir un autre déposer un baiser sur tes lèvres, mais contempler ton réveil !
Lors de la grande célébration de ton baptême, six fées ont entouré ton berceau et t'ont comblée de dons, tandis que la septième a fait de son mieux pour conjurer ton destin.
Elles ont déclaré, pour commencer, que tu serais d'une incomparable beauté. C'était là le moindre de tes dons.
Elles ont également prédit que tu danserais à ravir. Je t'ai vue, depuis mon petit tapis volant qui voyage dans le temps, et je confirme.
Elles ont ajouté que tu chanterais comme un rossignol et que tu maîtriserais toutes sortes d'instruments de musique à la perfection. Je t'ai entendue, et je confirme.
Elles ont surtout dit que tu serais pleine de grâce, et spitituelle comme un ange. Je t'ai lue, et je confirme.
Pour ce qui est de ta beauté, j'ignore complètement si ton long sommeil l'a préservée.
De toute façon, si j'ai le bonheur de te réveiller, et de te plaire, je te prendrai dans n'importe quel état.
Aurore, tu t'appelais Aurore. Tu étais de sang royal, toi aussi, et tu t'en moquais.
Tu vivais dans un pays très lointain, en Occident, bordé par plusieurs mers et par l'océan. Tu n'aimais pas vraiment la vie de château qui étais la tienne, tu la supportais. Et puis... l'accident avec le fuseau, ta main transpercée. Tu avais quinze ans.
Tu t'es endormie du sommeil enchanté pour cent ans. C'était il y a trois quarts de siècle. Si l'expression "cent ans" est à prendre au sens littéral, il ne reste plus que vingt-cinq ans jusqu'à ton réveil - à moins qu'il s'agisse d'un chiffre arrondi, voire même approximatif... Comment savoir ?
Quoi qu'il en soit, encore quelques dizaines d'années, et tu t'éveilleras enfin sous le baiser de l'amour.
Depuis que je t'ai vue du haut de mon petit tapis volant, je me surprends souvent à espérer que ce sera moi, le chanceux qui te réveillera. Absurde. Pourquoi moi ? Et quel âge aurai-je ? Mais il ne me déplait pas de rêver que le miracle qui te sortira de ce genre de sommeil-là saura également me délester des années en trop que j'aurai à porter.
Ô mon amour, cela dépasse l'entendement, mais je pense à toi bien plus souvent que je ne l'aurais imaginé...
Il arrive que je trouve bien difficile d'afficher un sourire sur mon visage. Je suis pourtant habitué à garder la tête haute et à faire comme si le courage était ma seconde nature. Je le dois. Je suis un prince.
Oh, un tout petit prince, et peut-être pas si charmant qu'on le dit. Je n'ai rien d'un futur monarque, et d'ailleurs je hais le pouvoir. Je suis un prince d'Orient, ce qui me donne l'avantage de posséder un tapis volant. Mon tapis aussi est tout petit. Il me permet de voyager dans le monde entier et dans les époques présente et passées ; mais quand je me tiens dessus, je suis invisible et je ne peux pas parler aux gens que je vois.
Et que fait-on, quand on est un petit prince sans trône ? On occupe de nobles fonctions dans un palais. Pour ma part, je gère le trésor du château des sorcières, au fond de la vallée aux Dents de Dragon. Certes, les châtelaines sont fort antipathiques, mais je ne sais rien faire d'autre pour gagner ma vie, et mes appartements sont confortables.
Mes sorcières, contrairement à moi, raffollent du pouvoir, tout comme ces rois qui usent la Terre pour se forger des armes, et qui envoient les peuples se faire des guerres parfois sans merci.
Ô toi mon amour, tu n'as pas vu ce siècle se lever. Tu dors, tu dors bien trop profondément, même. Tu reposes en paix, comme on dit. Et moi, je me demande souvent ce que tu aurais pensé de cette époque troublée. Quels mots t'aurait-elle inspirés ?
Amis lecteurs, depuis quelque temps, une drôle d'histoire me trotte dans la tête.
Il s'agit d'une vision un peu fantaisiste d'un conte populaire qui l'est également. En réalité, c'était mon préféré lorsque j'étais petite... la Belle au Bois dormant.
Ma première idée était de la rédiger entièrement avant de la mettre en ligne par épisode. Mais quelques problèmes techniques me mettent des bâtons dans les roues. Si je tape un texte sur un document à part et que je fais un copier-coller, mon ordi plante. Aussi, j'ai entrepris de le taper sur un brouillon de mail, puisque le copier-coller fonctionne d'Internet à Internet. Mais une fausse manip m'a fait perdre le début de mon texte, arggghh !
Alors, bravement, j'ai pris le cahier où j'avais déjà écrit à la main le plan de "ma" Belle au Bois dormant, et je fais le brouillon de façon manuscrite. Cela me permet, en outre, d'inventer les détails de l'histoire en me trouvant dans d'autres décors que devant mon ordi, ce qui me rend plutôt plus efficace.
Comme j'ai hâte de partager mon ressenti sur ce récit, je le mettrai en ligne au fur et à mesure de sa rédaction. Je sais que les bloggeurs ne sont pas des sauvages, et je suis confiante en votre indulgence si ma plume n'avance pas aussi vite que je le souhaiterais. J'espère que, avant mon départ en vacances, j'aurai le temps d'arriver à "ma" fin du conte, qui est radicalement différente de celle du conte classique.
Maintenant, un mot sur le prénom de l'héroïne. Dans la version de Perrault, l'instant où le prince réveille la princesse se situe vers le milieu de l'histoire. Le conte se poursuit avec les déboires des jeunes époux et de leurs enfants avec la mère du prince charmant. Aurore est le prénom de la fille du couple.
Dans d'autres versions ultérieures, Aurore est le prénom de l'héroïne elle-même. C'est cette option que j'ai choisie, parce que ce prénom me "parle" vraiment, point de jonction entre la nuit et la lumière.
Au sujet d'une possible signification du conte, voici ce que dit le site Wikipedia :
Malgré toute l'attention des parents et les dons prodigués par ses marraines, la petite fille est frappée dès le berceau, c'est-à-dire dès sa naissance, par la malédiction qui s'accomplira à son adolescence. Cette malédiction, marquée par le sang qui coule (une allusion à l'arrivée du cycle menstruel) a une origine ancestrale, symbolisée par la vieillesse de Carabosse. S'en suit un repli sur soi (un sommeil de cent ans) et une forêt de ronces qui ne se lèvera qu'à l'arrivée du prince charmant, le seul à trouver la voie, à lever les obstacles et sortir la princesse de son sommeil grâce au baiser de l'amour. Le prince n'est en fait qu'une figure accessoire, la trame du conte mettant en scène les diverses phases de la vie d'une femme : l'enfance, l'adolescence et la jeunesse représentée par la princesse, la mère représentant l'âge adulte, la fécondité et la grossesse, et la vieillesse incarnée par la Fée Carabosse."
Mon analyse personnelle diffère de celle de Bruno Bettelheim. Je vois plutôt dans les contes où il est question d'une princesse réssucitée par le baiser d'un prince une révolte contre l'injustice de la mort quand elle frappe un être jeune et sympathique. Ces contes sont nés à une époque où l'espérance de vie était bien courte, et où la faim comme la maladie emportaient des personnes en pleine jeunesse.
En effet, on parvient à se faire une raison lorsqu'une personne âgée meurt. On se dit qu'elle a bien vécu, qu'il vaut mieux mourir que devenir grabataire et dépendant, etc, etc. Quand c'est un personnage antipathique qui disparaît, on se dit que c'est normal, que tout se paie. Mais quand on est confronté à une mort illogique et injuste, c'est un deuil infiniment plus difficile à gérer.
Par ailleurs, en ce temps-là, l'espérance de paradis des croyants était terrestre et charnelle : Jésus qui vient avec une trompette réveiller les défunts, la résurrection de la chair, et le Jugement Dernier.
Je crois que ces contes (Blanche-Neige, la Belle au Bois dormant, etc) qui ont été écrits au temps où on ne faisait guère de vieux os, expriment le désarroi de la société de l'époque de voir mourir ses enfants encore jeunes, et son désir intense de voir arriver le jour de la résurrection et de la vie éternelle.
Le refrain de la chanson des Restos du Coeur dit :
"Je n'te promets pas le Grand Soir"
Dommage...
Cela dit, ce blog n'a pas pour objet de commenter la politique, l'économie et l'actualité : d'autres le font bien mieux que moi.
Disons simplement que lorsque tel évènement m'inspire une pensée autre que celles déjà énoncées par les médias, je prends mon clavier pour la partager. Idem pour les textes, les vidéos qui m'interpellent.
Ann'Ar ou plus simplement Annar
I L L U S T R A T I O N S
Fond : Pluie de Léonides de 1966
Coquillage : http://pititejo.blog.mongenie.com
M U S I Q U E
Maurane - "Enfant des Etoiles"